Comment les entreprises génèrent précarité et mal-être au travail – Editions FYP –

La fameuse “startup nation” prônée par Emmanuel Macron recouvre une réalité moins présentable. Derrière les babyfoots, les collations gratuites ou jeux de rôle affligeants, pointe une réalité moins riante. Voir par exemple ce qu’en dit Julia de Funès, philosophe critique du “bonheur au travail”

Nous assistons aujourd’hui à une rupture radicale du contrat social tel qu’il existait en Europe depuis 1945. Une culture infantilisante transforme les conditions de travail de salariés facilement révocables. Quand aux autoentrepreneurs, ils sont la variable d’ajustement et à bas coût du système économique actuel. Certes, face aux contraintes du numérique, il faut inventer de nouvelles méthodes de travail. Le développement de logiciels doit tendre vers la fameuse expérience utilisateur dont tous les éditeurs et entreprises se prévalent mais dont on est encore loin. La disruption mise en avant par la Silicon Valley ne rend pas les salariés plus heureux. Aux Etats-Unis, la proportion de ceux qui se disent satisfaits au travail est passée de 61% en 1987 à 51% en 2016.

Des investissements massifs dans la Silicon Valley

Loin des clichés qui voudraient faire passer les fondateurs d’Apple, Microsoft, Google et autres Amazon pour des génies dans leur domaine, Dan Lyons rappelle que les investisseurs en capital-risque ont injecté 84 milliards de dollars en 2017 dans les startup et entreprises de la Silicon Valley. Bien loin des tours de tables investis dans le reste du monde. Cela explique leur énorme succès planétaire. Pendant ce temps, à l’ombre des startups, des centaines de familles vivent dans la pauvreté à côté des Gafas et autres.

Personne n’est à l’abri, même les plus grandes entreprises

Ford, Coca Cola, General Mills ( géant agro-alimentaire) , etc. aucun des géants du 20 ème siècle n’est épargné par la célèbre disruption vendue comme “la période la plus stimulante jamais connue dans l’industrie”. Et l’auteur de montrer la recherche effrénée par les actionnaires d’un PDG qui dispose d’une expérience numérique comme pour Ford. Quitte à adopter n’importe quelle organisation de travail comme les méthodes agiles ou le lean-startup …

Méthodes agiles et Lean Startup à toutes les sauces

A la fin des années 1990, le secteur du développement logiciel était en crise. La plupart des projets avaient échoué et les échecs coûtaient des millions de dollars. Face à ce constat, en février 2001, quelques gourous chevronnés se réunissent dans l’Utah et élaborent le “Manifeste pour le développement agile de logiciels” Il s’agit de 12 principes pour découper un gros projet en petites sections et générer du code en quelques semaines, au lieu de plusieurs mois. Les équipes travaillent dans des sprints (intervalles de temps courts) avec démonstration et rétrospective. Chaque matin un “ambassadeur” assiste à une réunion appelée “scrum of the scrums” (mêlée des mêlées) des différents groupes. Dan Lyons évoque dans une image explicite la complexité générée par les méthodes agiles qui reviennent à “essayer de rendre une voiture plus rapide en tirant une remorque remplie de spécialistes de l’accélération de vitesse”. Une méthode rivale prend forme au milieu des années 2000. Eric Ries, développeur, lance l’expérience d’organisation du travail Lean Startup. Fasciné par les principes de Toyota qui applique la méthode Lean (sans gras, dégraissé) dans ses usines, Ries lance le Lean Startup, qui comme son nom l’indique est destiné initialement aux startups pour réduire les cycles de commercialisation des produits, mesurer les progrès réalisés, et à obtenir des retours de la part des utilisateurs. Elle répond aux impératifs des startups pour concevoir des produits et services qui répondent aux besoins des clients avec un investissement initial minimal. Mais loin de limiter sa méthode aux startups, Ries prétend qu’elle peut s’appliquer à toutes les tailles d’entreprises. Appliqué par le géant General Electric, le Lean Startup n’a pas boosté les résultats et son Pdg Jack Immelt a été licencié en 2017.

Des salariés, cobayes sous pression

Le fondateur de Linkedin, Reid Hoffman, oligarque milliardaire de la Silicon Valley a théorisé le concept ” Votre entreprise n’est pas une famille”. et imaginé un postulat dans lequel les entreprises pourront licencier et embaucher à leur guise, hors de tout code du travail. Finies les perspectives de longues carrières. La plupart des travailleurs renoncent à une partie de leur salaire pour acquérir des actions et les conserver pendant 4 ans. De quoi les rendre fortement dépendants de l’entreprise qui les paient. Uber et autres licornes, dont la valorisation boursière dépasse les 10 milliards de dollars, deviennent pour celles qui reviennent au travail à la tâche du XIX ème siècle, des lieux de travail toxiques et stressants.

Des entreprises responsables mais à l’éthique élastique

Dans les pages où il cite les entreprises et investisseurs responsables, Dan Lyons mentionne Starbucks, la chaîne de café américaine ou Costco distributeur en mode club-entrepôt avec adhésion, pour les bons salaire versés et les avantages sociaux. Oubliant de mentionner que Starbucks a mis au point un système particulièrement efficace d’évasion fiscale lui permettant de ne pas payer d’impôts en étant fortement bénéficiaire.

Le livre est néanmoins une très bonne ressource pour évaluer la précarité et la souffrance au travail dans le capitalisme actionnarial. Il ne conteste en revanche en rien les structures du néolibéralisme à l’ère numérique. A la fin du livre, on y lit une ode enflammée à la surperformance des entreprises éthiques sur le marché boursier, jusqu’à 200% par rapport au “méchants” de la Silicon Valley.



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